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Lotus 72



Résumé

Une monoplace conçue pour durer une saison, courue pendant six ans : l’histoire d’une révolution technique qui refusa de mourir.

LOTUS 72 - La révolution qui refusa de mourir
LOTUS 72 – La révolution qui refusa de mourir

En 1970, Colin Chapman et Maurice Philippe présentent une monoplace qui ne ressemble à rien de connu : un nez en couteau, des flancs latéraux portant les radiateurs, des freins dissimulés à l’intérieur de la caisse. Conçue pour révolutionner une seule saison, la Lotus 72 va courir six années consécutives, remporter vingt Grands Prix et deux titres pilotes — dont l’un, tragiquement, à titre posthume. C’est à la fois l’histoire d’un chef-d’œuvre technique et d’une machine qui survécut à ses propres créateurs.


Fiche Technique

FICHE TECHNIQUE — LOTUS 72 (1970–1975)
DÉSIGNATIONLotus 72 / 72B (1970)
DÉSIGNATIONLotus 72C / 72D (1971–1972)
DÉSIGNATIONLotus 72E (1973)
DÉSIGNATIONLotus 72F (1974–1975)
MOTORISATIONFord-Cosworth DFV — V8 atmosphérique 90° — 2 993 cm³
PUISSANCEEnviron 440–465 ch à 10 000–11 000 tr/min (selon saison et réglage)
BOÎTE DE VITESSESHewland FG 400 — 5 rapports — propulsion arrière
CHÂSSISMonocoque aluminium (feuilles alu et magnésium collées et rivetées)
EMPATTEMENT2 540 mm (allongé de 50 mm sur certaines versions 1975)
VOIE AVANT / ARRIÈRE1 524 mm / 1 626 mm (élargi sur versions tardives)
POIDSEnviron 530–540 kg (poids minimum réglementaire de l’époque)
FREINSDisques ventilés en position inboard (avant et arrière)
SUSPENSIONSDouble triangulation — barres de torsion (ressorts hélicoïdaux sur 72F) — anti-plongée av. / anti-cabrage ar. supprimés sur 72B–C
CARROSSERIENez en coin (wedge), pontons latéraux portant radiateurs, prise d’air dorsale moteur
CHÂSSIS PRODUITS9 châssis numérotés R1 à R9 (6 configurations A à F) — 8 rassemblés en 2022 par Lotus
SAISONS ENGAGÉES1970 à 1975 — 74 Grands Prix du championnat du monde F1
PALMARÈS CONSTRUCTEURChampion constructeurs : 1970, 1972, 1973 — 4e en 1974 — 7e en 1975
PALMARÈS PILOTESJochen Rindt champion pilotes 1970 (à titre posthume) — Emerson Fittipaldi champion pilotes 1972
VICTOIRES EN GP20 victoires (Rindt 5 en 1970, Fittipaldi 5 en 1972, Peterson 4 en 1973, Fittipaldi 3 en 1973, Peterson 3 en 1974)
POLE POSITIONS / MEILLEURS TOURS17 poles / 9 meilleurs tours sur 74 départs au championnat du monde
PILOTES PRINCIPAUXJochen Rindt · Emerson Fittipaldi · Ronnie Peterson · Jacky Ickx · John Miles

La Lotus 56, l’Indianapolis improbable et la naissance du coin

Pour comprendre la Lotus 72, il faut remonter à Indianapolis en 1968. Cette année-là, Lotus engage la Type 56, une monoplace à turbine à gaz dessinée par Maurice Philippe — une machine étrange, en forme de flèche, sans radiateur frontal, dont le nez s’amincit jusqu’à disparaître. Elle ne gagnera pas : l’un des deux pilotes est tué en essais, l’autre contraint à l’abandon alors qu’il menait. Mais Colin Chapman, le fondateur de Lotus, a saisi l’essentiel : cette carrosserie en coin perce l’air d’une façon que les cigares habituels ne peuvent pas égaler.

À la même époque, le plateau de Formule 1 est dominé par des voitures au profil classique : nez cylindrique portant un gros radiateur unique, masse concentrée à l’avant, aérodynamique encore empirique. La Lotus 49, championne en 1968 avec Graham Hill, est une superbe voiture — mais elle est lourde de l’avant, plonge sous le freinage, et son imposant radiateur frontal constitue un mur pour l’air. Chapman observe ces défauts avec l’œil d’un horloger qui veut réinventer le mécanisme.

La saison 1969 venait d’en apporter la démonstration : en déplaçant ses réservoirs vers les flancs du cockpit, Bernard Boyer avait conçu la Matra MS80 dont l’équilibre constant tout au long de la course avait offert à Jackie Stewart six Grands Prix victorieux et le titre mondial.

La genèse de la 72 naît de deux problèmes simultanés que Chapman charge Philippe de résoudre : comment libérer le nez de la voiture de son radiateur encombrant, et comment convertir l’aérodynamique passive de la 56 en une philosophie applicable à la Formule 1 ? La réponse, dessinée à Hethel dans le Norfolk à l’automne 1969, allait changer l’architecture de toutes les monoplaces à venir.

CLASSIC DAYS 2022 - CIRCUIT BUGATTI - LE MANS - LOTUS 49
Classic Days 2022 – Circuit Bugatti – Le Mans – Lotus 49 – Crédit photo : Hphoto.fr

Maurice Philippe, l’architecte discret

Si Colin Chapman est l’âme de Lotus, Maurice Philippe en est souvent la main. Cet ingénieur français, né en 1928, avait rejoint Lotus en 1965 après des années chez Esso et Rolls-Royce. Sur la 72, il pousse la logique aérodynamique à son terme : en déplaçant les radiateurs de l’avant vers les côtés du cockpit — dans ce que l’on appellera désormais les pontons ou sidepods —, il libère le nez. Ce nez devenu libre peut être affleurant, fin comme une lame, intégrant une aile avant à profil très bas. La traînée frontale s’effondre. La pénétration dans l’air devient incomparablement meilleure.

Philippe lui-même résumait cette évidence apparente d’une phrase restée dans les archives techniques : « L’utilisation de radiateurs latéraux permettant une face avant continue et lisse était une évidence, même si leur surface devait être plus grande que celle d’un seul radiateur avant. Les freins intérieurs étaient une autre mesure évidente pour réduire le poids non suspendu et soulager la suspension des couples de freinage. » Ce mot — « évidence » — est celui d’un ingénieur qui a pris le temps de voir ce que personne d’autre ne regardait encore.

An ex-Ronnie Peterson, John Player Special liveried, Lotus 72E Formula One car (chassis R8). In the Donington Grand Prix Collection, Leics., UK – John Chapman (Pyrope), CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons

Anatomie d’une révolution : le coin, les pontons, les freins cachés

La Lotus 72 est une monoplace à châssis monocoque en aluminium et magnésium, collé et riveté — une technique déjà maîtrisée par Lotus depuis la Type 25 de 1962, première monocoque F1. Ce qui change tout, c’est la disposition de ses composants principaux.

Le nez en coin (wedge shape)

Vu de profil, la Lotus 72 forme un triangle dont le point le plus bas se trouve à l’extrémité avant et dont l’épaisseur augmente vers l’arrière, là où sont logés les réservoirs de carburant de chaque côté du pilote, puis les radiateurs dans les pontons. Ce profil en coin n’est pas qu’esthétique : il génère une portance négative naturelle qui plaque la voiture au sol à grande vitesse, sans recourir à des ailes imposantes. L’aileron avant intégré au nez — deux petits profils de chaque côté du museau — est beaucoup plus discret que ceux de la concurrence.

Les tests en soufflerie et surtout les essais à Hethel révèlent une supériorité immédiate : la Lotus 72 est environ 19 à 20 km/h plus rapide que la Lotus 49 à puissance égale, uniquement grâce à sa forme. C’est une marge considérable dans un sport où quelques dixièmes de seconde au tour séparent les vainqueurs des perdants.

Les radiateurs latéraux : naissance du ponton

La décision de placer les radiateurs de chaque côté du cockpit, juste en avant du moteur, est la plus visible et la plus durable des innovations de la 72. Jusqu’en 1970, toutes les monoplaces de F1 placent leur(s) radiateur(s) dans le nez ou sous lui. Sur la 72, deux radiateurs plus étroits sont logés dans des pontons (sidepods) latéraux, alimentés par de l’air prélevé latéralement. Cette disposition présente trois avantages majeurs : elle libère le nez pour l’aérodynamique, elle rapproche les radiateurs du moteur qu’ils refroidissent, et elle améliore la répartition des masses en reculant le centre de gravité.

Cette invention, née d’une logique d’ingénieur, va s’imposer comme un standard permanent de la Formule 1. Toutes les monoplaces qui ont suivi depuis 1970 ont adopté ce principe. Les pontons de la Lotus 72 inaugurent ainsi une configuration qui n’a jamais été remise en question en plus de cinquante ans.

Les freins inboard : masse non suspendue réduite

Autre révolution moins visible mais tout aussi structurante : les disques de frein sont placés à l’intérieur de la monocoque, et non plus dans les roues. Cette disposition, appelée inboard, réduit considérablement la masse non suspendue — c’est-à-dire le poids des éléments qui ne bénéficient pas de l’amortissement des suspensions. Moins de masse non suspendue signifie une meilleure tenue de route, une réduction des à-coups transmis au châssis, et une capacité accrue à conserver le contact avec le sol dans les virages. En contrepartie, les disques baignent dans une chaleur intense à l’intérieur de la monocoque : les arbres de transmission vont se révéler vulnérables à cette surchauffe — avec des conséquences dramatiques à Monza en 1970.

La suspension à barres de torsion et la géométrie anti-plongée

Les suspensions sont à double triangulation, avec des barres de torsion à taux progressif (remplacées par des ressorts hélicoïdaux sur la version F en 1975). Les ingénieurs intègrent dès la conception une géométrie anti-plongée à l’avant — pour éviter que le nez ne s’enfonce au freinage comme sur la 49 — et anti-cabrage à l’arrière. Excellente intention sur le papier : en pratique, ces géométries ôtent au pilote toute sensation de la voiture. Jochen Rindt, lors des premiers essais en Espagne en avril 1970, ne ressent plus ce que fait la voiture sous lui. La solution sera radicale : supprimer l’anti-cabrage sur le châssis R2 de Rindt (version 72C), puis l’anti-plongée sur les deux châssis. La 72 devient alors beaucoup plus communicative — et beaucoup plus rapide.

Emerson Fittipaldi (Lotus-Ford) during practice for the 1972 Monaco Grand Prix. Photo: Grand Prix Photo

Le Cosworth DFV : quand le moteur devient porteur

La Lotus 72 naît avec un moteur déjà légendaire : le Ford-Cosworth DFV. Dessiné par Keith Duckworth pour Ford et confié en exclusivité à Lotus en 1967, ce V8 atmosphérique à 90° de 2 993 cm³ est à la fois le meilleur moteur du plateau et un élément structural de la voiture — il est boulonné directement à la cloison arrière de la monocoque et supporte la suspension arrière ainsi que la boîte de vitesses.

En 1970, le DFV développe environ 440 ch à 10 000 tr/min. Au fil des saisons, les développements successifs portent cette puissance vers 460–465 ch dans les meilleures configurations, avec les progrès de l’alimentation en carburant (injection Lucas) et de la culasse. La boîte de vitesses Hewland FG 400 à cinq rapports est directement fixée en sortie du moteur, ce groupe propulseur/transmission constituant le tiers arrière de la voiture.

Cette architecture — monocoque + moteur porteur + boîte suspendue — n’est pas une invention de la 72 : Lotus l’avait déjà mise en œuvre sur la 49 en 1967. Mais sur la 72, la compacité du groupe arrière libère de l’espace pour les radiateurs latéraux et permet d’allonger l’empattement (2 540 mm, considérable pour l’époque) sans alourdir l’ensemble. L’empattement long améliore la stabilité en ligne droite et dans les courbes rapides — précieux sur les circuits des années 1970 où les chicanes de sécurité n’ont pas encore morcelé les tracés.

« Adding power makes you faster on the straights; subtracting weight makes you faster everywhere. » — Colin Chapman — philosophie de conception Lotus, citée par Lotus Cars sur son site officiel

Cette formule de Chapman — dont diverses versions circulent depuis les années 1960 — dit tout de la Lotus 72 : le DFV apporte la puissance, mais c’est la légèreté de la monocoque, l’efficacité aérodynamique du coin et la réduction de masse non suspendue qui font vraiment la différence. La voiture touche le minimum de poids autorisé par le règlement (environ 530 kg selon les sources), eau et huile comprises. Chaque gramme est compté.


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1970 : Rindt, cinq victoires et le titre le plus sombre de l’histoire

Le Grand Prix d’Espagne le 19 avril 1970 marque le baptême de la 72. C’est une humiliation : ni Jochen Rindt ni John Miles ne terminent la course, et Rindt préfère reprendre la vieille 49 pour les deux manches suivantes. Mais entre-temps, les ingénieurs Lotus s’activent à Hethel. La géométrie anti-plongée est supprimée sur la voiture de Rindt, l’anti-cabrage arrière disparaît également. La voiture retrouve de la sensibilité, du ressenti. Un mois de travail intense pour supprimer deux innovations dont personne ne voulait plus.

À Zandvoort, lors du Grand Prix des Pays-Bas, le 21 juin, Rindt revient au volant de la 72 modifiée. Il gagne. Puis il gagne à Clermont-Ferrand (Grand Prix de France), à Brands Hatch (Grande-Bretagne) et à Hockenheim (Allemagne). Quatre victoires consécutives avec une régularité qui évoque les grandes séries de Jim Clark, son prédécesseur chez Lotus. Rindt mène le championnat avec une avance confortable quand arrive Monza.

À Monza, le débat sur les ailerons. Le circuit de vitesse pure italien favorise les voitures rapides en ligne droite : retirer les ailerons, c’est gagner de la vitesse de pointe au prix de la stabilité. Chapman pousse pour cette option. John Miles, l’autre pilote Lotus, s’y oppose — et le dit. Rindt essaie la configuration sans ailes le vendredi. La voiture louvoie, oscillante, mais il constate qu’il est plus rapide en absolu. Le samedi matin, lors des derniers essais, Rindt repart avec la même configuration.

Dans la ligne menant à la Parabolique, à très grande vitesse, la 72 de Rindt part à gauche. Elle percute la barrière de sécurité — insuffisamment haute pour les monoplaces surbaissées de l’époque — et l’avant de la voiture est arraché. Jochen Rindt décède de ses blessures au cou. Il avait 28 ans. La cause probable retenue par les enquêtes ultérieures est une rupture d’un arbre de frein — défaillance des freins inboard surchauffés. La barrière a fait le reste.

Emerson Fittipaldi, jeune Brésilien de 23 ans révélé par Chapman au cours de la même saison, reprend le flambeau Lotus. Il remporte le Grand Prix des États-Unis à Watkins Glen, la dernière manche de la saison. Ce résultat, combiné à l’avance accumulée par Rindt, est suffisant : Jacky Ickx (Ferrari) ne peut pas combler les points du défunt. Pour la seule et unique fois dans l’histoire de la Formule 1, un pilote est sacré champion du monde à titre posthume.

« Soit je meurs dans cette voiture, soit je deviens champion du monde avec. » — Jochen Rindt — cité par la presse autrichienne, référence à la Lotus 72, saison 1970


1972–1973 : la livrée noire, Fittipaldi champion et la saison à deux têtes

L’année 1971 est difficile. L’accident de Rindt pèse sur Lotus comme une chape de plomb : des poursuites judiciaires pour homicide involontaire, des remises en question internes, et Fittipaldi victime d’un accident de la route qui le tient éloigné de la course pendant plusieurs semaines. La 72, peu développée par rapport à 1970, ne gagne pas une seule fois. C’est la première saison sans victoire pour Lotus depuis 1960.

Mais 1972 marque une renaissance totale — et pas seulement technique. Imperial Tobacco, déjà sponsor de Lotus depuis 1968 sous les couleurs dorées, blanches et rouges de la marque Gold Leaf, décide de lancer une nouvelle marque de cigarettes : John Player Special. En échange d’un soutien financier accru, la Lotus 72 revêt une livrée noire profonde rayée de bandes dorées. La « JPS » est née — l’une des livrées les plus iconiques de l’histoire de la Formule 1. La voiture elle-même sera longtemps surnommée « la beauté noire ».

Sur la piste, Fittipaldi est impérial. Il remporte cinq Grands Prix — Espagne, Belgique, Grande-Bretagne, Autriche, Italie — et coiffe le titre de champion du monde à Monza, avec deux manches d’avance. À 25 ans et neuf mois, il devient à l’époque le plus jeune champion du monde de l’histoire de la Formule 1. Lotus remporte également le championnat des constructeurs. La 72, désormais en version D, s’avère toujours dominante deux ans après son introduction.

En 1973, Chapman adjoint à Fittipaldi un second pilote de premier plan : le Suédois Ronnie Peterson, pilote foudroyant mais dont la précision en course est encore inégale. Le résultat est à la fois exaltant et frustrant. Ensemble, les deux pilotes remportent sept Grands Prix sur quinze manches (quatre pour Peterson, trois pour Fittipaldi). Mais l’absence d’ordres d’équipe leur coûte le titre pilotes : Jackie Stewart (Tyrrell) parvient à s’intercaler entre eux et remporte son troisième championnat. Lotus, en revanche, conserve le titre constructeurs. C’est une leçon que Chapman mettra du temps à intégrer.

Les adaptations réglementaires de 1973

La saison 1973 impose de nouvelles normes de sécurité : les voitures doivent désormais intégrer une structure déformable dans leurs parois latérales. Pour la 72, cela implique une refonte majeure des pontons — qui, jusqu’alors détachables, sont désormais intégrés à la monocoque. C’est la version E, plus large, légèrement plus lourde, mais plus robuste. Les ailerons sont également revus. Malgré ces contraintes, la voiture reste compétitive : signe que les avantages fondamentaux du concept — aérodynamique, répartition des masses, freins inboard — ne sont pas encore épuisés.


1974–1975 : la Lotus 76 fantôme et la fin d’un règne

Pour 1974, Lotus tente de remplacer la 72 par une voiture entièrement nouvelle : la Type 76, conçue pour être plus légère, plus évoluée, avec des innovations supplémentaires. Mais le projet s’avère trop ambitieux dans les délais impartis. La 76 est instable, difficile à régler, et les pilotes — Peterson, désormais numéro un après le départ de Fittipaldi chez McLaren, et le Belge Jacky Ickx — refusent de la courir après quelques essais décevants. Lotus revient à la 72, la vieille machine de quatre ans.

Dans la seconde moitié de 1974, avec une 72 raffinée (version E élargie, voies avant et arrière légèrement modifiées), Peterson réalise des performances remarquables. Il gagne à Monaco, à Dijon et à Monza — trois circuits très différents. Ickx offre plusieurs podiums. Lotus termine quatrième au championnat des constructeurs derrière McLaren, Ferrari et Tyrrell. Pour une voiture née en 1969, c’est encore une performance remarquable, mais les signes de vieillissement sont présents : les pneus évoluent plus vite que la mécanique.

En 1975, la réalité s’impose. La 72 (version F, avec ressorts hélicoïdaux à l’arrière en remplacement des barres de torsion) ne peut plus rivaliser avec la Ferrari 312 T de Lauda ou la Brabham BT44. Le biais de masse vers l’arrière, qui avait été un atout en 1970 pour la traction, empêche désormais de chauffer correctement les pneus avant avec les nouvelles enveloppes Goodyear. Des tentatives d’allongement de l’empattement de 50 mm n’y changent rien. L’équipe finit septième au championnat des constructeurs avec neuf maigres points. Aucune victoire. Peterson marque quelques points, Ickx quitte l’équipe après l’Espagne.

Ronnie Peterson à Silverstone en 1975 Par Lawson Speedway — Travail personnel, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=7368786

La Lotus 72 dispute son dernier Grand Prix lors de la saison 1975. Elle est remplacée pour 1976 par la Type 77 — une voiture conventionnelle qui n’aura pas le même éclat. C’est la fin d’une ère.


Héritage : ce que la Lotus 72 a changé pour toujours

L’héritage de la Lotus 72 ne se mesure pas seulement à ses 20 victoires, ses trois titres constructeurs et ses deux titres pilotes. Il se mesure à ce que la voiture a introduit dans le vocabulaire permanent du sport automobile.

Le ponton latéral : un héritage structurel

Depuis 1970, toutes les monoplaces de Formule 1 — sans exception — disposent de pontons latéraux portant les radiateurs. Nés de la Lotus 72, ces sidepods sont aujourd’hui l’une des zones les plus complexes et les plus travaillées aérodynamiquement de chaque voiture. Les ingénieurs passent des centaines d’heures de soufflerie chaque année à en optimiser les contours. Ce que Chapman et Philippe avaient fait par nécessité de refroidissement est devenu l’un des leviers principaux de la performance aérodynamique moderne.

La forme en coin et l’effet de sol

La carrosserie en coin de la 72 est également le premier pas vers une logique que Chapman poussera beaucoup plus loin quelques années plus tard. En 1977 et 1978, les Lotus 78 et 79 exploiteront le dessous de la voiture pour générer un effet de sol — une dépression qui plaque la voiture au sol avec une force décuplée. Le principe de base — contrôler le flux d’air sous la monocoque pour générer de l’appui — est déjà présent en filigrane dans la forme en coin de la 72. La ligne qui mène à l’effet de sol passe par Hethel, en 1969, sur la planche à dessin de Maurice Philippe.

McLaren M23 : la filiation directe

La filiation la plus directe est peut-être la McLaren M23, qui remporte les championnats 1974 et 1976. Lorsqu’Emerson Fittipaldi quitte Lotus pour McLaren en 1974, il retrouve une voiture dont la conception doit énormément à la 72 : pontons latéraux, forme en coin, distribution des masses similaire. Le concepteur de la M23, Gordon Coppuck, ne cache pas cette influence. La Lotus 72 a établi un standard que ses contemporains ont mis plusieurs années à assimiler — et que ses successeurs directs ont parfois simplement copié.

Neuf châssis, un patrimoine vivant

En 2022, pour célébrer les cinquante ans du premier titre d’Emerson Fittipaldi, Lotus parvient à réunir huit des neuf châssis construits à l’époque — un événement unique dans l’histoire du sport automobile. Ces voitures, entretenues par des collectionneurs et des équipes de course historiques, participent régulièrement à des événements de compétition historique. Elles incarnent une époque où l’audace technique et la prise de risque se mesuraient ensemble, dans le même cockpit.

« La Lotus 72 était très avancée en matière de poids non suspendu. Colin a conçu les freins intérieurs, avant et arrière, qui ont créé leurs propres problèmes, par exemple un excès de chaleur dans la voiture. » — Emerson Fittipaldi — entretien avec Motorsport.com, septembre 2020, à l’occasion du cinquantième anniversaire du titre Rindt


L’influence de la Lotus 72 sur la génération suivante de monoplaces britanniques s’est exercée directement sur la McLaren M23, voiture qui a porté James Hunt au titre en 1976. Que ce soit dans la gestion des pontons latéraux ou dans l’approche aérodynamique globale, la M23 prolonge une logique de conception dont la 72 a posé les jalons. L’article consacré à la rivalité Hunt-Lauda 1976 détaille les spécificités techniques de la M23 face à la Ferrari 312T2.


Conclusion : six saisons pour changer un sport

On construit rarement une voiture de course pour qu’elle dure six saisons. En 1969, lorsque Chapman et Philippe dessinent la Lotus 72, ils pensent dominer une seule année, deux au mieux. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que leurs choix — le nez en coin, les radiateurs dans les flancs, les freins inboard, le châssis monocoque léger — définissent si profondément les fondements d’une monoplace compétitive que la voiture va survivre à l’obsolescence réglementaire, aux évolutions des pneumatiques, et même à la mort de son pilote le plus brillant.

La Lotus 72 est l’une des rares machines du sport automobile que l’on peut qualifier de fondatrice au sens strict : elle a inauguré une architecture que personne n’a remise en cause depuis. Les pontons latéraux qui abritent les radiateurs de chaque voiture de Formule 1 actuelle sont les héritiers directs de cette intuition d’ingénieur formulée à Hethel en 1969. L’effet de sol des Lotus 78 et 79, les aérodynamiques sophistiquées des années 1980, les « tunnels » des monoplaces contemporaines — tout commence, quelque part, par ce nez fin et ces flancs renflés peints en or et noir.

Chapman disait qu’ajouter de la puissance vous rend plus rapide dans les lignes droites, mais que soustraire du poids vous rend plus rapide partout. La Lotus 72 est la preuve que ce principe, appliqué avec cohérence jusqu’à ses dernières conséquences architecturales, peut transformer un sport entier. Et qu’une bonne idée, une vraiment bonne idée, n’a pas besoin d’être remplacée après une saison.


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SOURCES


Sportauto-Heritage.fr  ·  Chroniques du sport automobile au XXe siècle

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