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Camille Du Gast (1868-1942)

Camille du Gast, l’audace au féminin. Pilote, Exploratrice et Protectrice des animaux.
Seule femme officiellement licenciée à l’Automobile Club de France en 1901, exclue par décision du même club le 5 mars 1904 alors que le constructeur Benz lui proposait un siège en course, elle a consacré les trente-huit années suivantes à des engagements que personne n’avait encore pensé à lui interdire.



Née à Paris le 30 mai 1868, veuve à vingt-sept ans après le décès de Jules Crespin en décembre 1895, elle obtient son certificat de capacité en 1897 et engage sa Panhard-Levassor 20 CV au Paris-Berlin en juin 1901 : finissant 33e sur 47 participants, seule femme à terminer. En mai 1903, elle remonte à la 8e place au Paris-Madrid avant de s’arrêter pour secourir Phil Stead, pilote de la De Dietrich n°18, bloqué sous sa voiture après une sortie de route. Elle atteint Bordeaux, et finit 77e de l’épreuve. Le 5 mars 1904, l’ACF l’exclut en interdisant l’accès aux compétitions à toutes les femmes. Elle se tourne vers le motonautisme et dispute la course Alger-Toulon en 1905 : le canot coule dans la tempête lors de la deuxième étape, l’équipage est secouru par le croiseur cuirassé Kléber, et elle est déclarée vainqueur en juillet. Enfin, elle sera nommée Présidente de la Société protectrice des animaux à partir de 1929, poste qu’elle occupe jusqu’à sa mort le 24 avril 1942.

Camille Du Gast (1868-1942) : L'audace au féminin
Camille Du Gast (1868-1942) : L’audace au féminin – Crédit : photographe inconnu

Ce qui retient l’attention ici, c’est moins la brièveté de la carrière automobile, trois courses en trois ans, que le mécanisme institutionnel qui y met fin. L’ACF exclut non pas une concurrente défaillante, mais la seule femme qu’elle avait elle-même homologuée et que Benz jugeait suffisamment compétente pour porter ses couleurs en course internationale. L’article raconte ce parcours pour comprendre comment une décision formulée comme une mesure de sécurité générale fonctionne en réalité comme une exclusion fondée sur le sexe, et ce que Camille du Gast fait de cette interdiction : le motonautisme d’abord, la présidence de la SPA ensuite, des terrains où personne n’a pensé à lui barrer la route.


Camille du Gast : Chronologie | Sportauto-Heritage.fr
Chronologie · Personnalité
Camille du Gast  (1868–1942)
Légende
Naissance et fondations
Carrière et premiers sports
Courses et pivots décisifs
Deuils et exclusions
Fin de vie
1868
Naissance à Paris, 30 mai
Famille Desinge, bourgeoisie du nord de la France. Manufacture de vêtements de travail pour hommes.
~1889
Union libre avec Jules Crespin
Fils de Jacques François Crespin, fondateur du Palais de la nouveauté. Pratique de l’équitation, de l’escrime et du tir.
1895
Premier saut en parachute depuis un ballon
610 mètres au-dessus du Faubourg Saint-Antoine, avec l’aéronaute Louis Capazza.
Déc. 1895
Mort de Jules Crespin, 26 ans
Veuve à 27 ans, elle hérite d’une fortune importante. Les magasins portent le nom Dufayel à partir de 1896.
1897
Certificat de capacité automobile
Obtenu conjointement avec la duchesse d’Uzès. Parmi les premières femmes à détenir ce document en France.
1901
Paris-Berlin : 33e sur 47 participants
Panhard-Levassor 20 CV, numéro 122. Seule femme à terminer la course. Seule femme licenciée à l’ACF.
24 mai 1903
Paris-Madrid : 8e place, puis 77e à Bordeaux
De Dietrich 30 hp, numéro 29. S’arrête pour secourir Phil Stead, bloqué sous sa voiture après une sortie de route. Charles Jarrott témoigne que Stead serait mort sans son intervention.
5 mars 1904
Exclusion de l’ACF
L’ACF interdit l’accès aux compétitions à toutes les femmes. Elle proteste dans L’Auto. L’usine Benz lui avait proposé un siège pour la Coupe Gordon Bennett 1904.
Sept. 1904
Marsouin à Juvisy-sur-Orge, 4e
Premier engagement nautique. Canot à moteur Darracq, 100 km en 3 heures 56 minutes sur la Seine.
Mai 1905
Alger-Toulon : naufrage et victoire
Canot Camille, moteur CGV 90 ch. Tempête lors de la deuxième étape, équipage secouru par le croiseur Kléber. Déclarée vainqueur en juillet 1905.
1910-1912
Missions officielles au Maroc
Mission pour le ministère des Affaires étrangères (1910), puis pour le ministère de l’Agriculture (1912). Rentre en France le 31 mai 1912.
1929
Présidente de la Société protectrice des animaux
Première femme à présider la SPA. Mandat exercé sans interruption jusqu’à sa mort en 1942.
24 avr. 1942
Mort à Paris, 73 ans
Rue Alfred-Roll, Paris. Présidente de la SPA jusqu’au dernier jour.

Paris, 1898-1901 : entrer dans la compétition au moment où elle se structure

À la fin du XIXe siècle, courir en automobile suppose trois conditions : disposer d’une machine, obtenir une licence auprès d’une institution qui contrôle l’accès au champ, et être accepté au départ par les organisateurs. Ces trois filtres se mettent en place simultanément, portés par l’Automobile Club de France, fondé en 1895. L’ACF structure les épreuves ville à ville, délivre les licences, négocie avec les gouvernements les autorisations de courir sur route ouverte. Il dessine ainsi les contours de qui est légitime dans la compétition naissante.

1898-1901 – L’entrée dans la compétition automobile
1898-1901 – L’entrée dans la compétition automobile – crédit : image générée par IA

Camille du Gast entre dans ce système par le premier filtre disponible. En 1897, elle obtient son certificat de capacité en même temps que la duchesse d’Uzès : les deux femmes font partie des premières à détenir ce document en France, sans que l’une puisse être désignée « la première » au sens strict. Ce certificat n’est pas un geste mondain. En 1901, elle possède à son nom une Peugeot et une Panhard-Levassor 20 CV. Elle s’organise pour pratiquer, puis pour concourir.

Son entrée effective dans la compétition internationale date du Paris-Berlin, couru du 27 au 29 juin 1901 sur trois étapes : Paris-Aix-la-Chapelle, Aix-Hanovre, Hanovre-Berlin. L’épreuve compte parmi les plus exigeantes du calendrier ACF : les voitures gagnent rapidement en puissance, les routes restent ouvertes, les distances sont considérables. Elle engage sa Panhard-Levassor 20 CV sous le numéro 122, le dernier à partir, avec à ses côtés comme mécanicien de bord Hélie de Talleyrand-Périgord, prince de Sagan. La baronne Hélène van Zuylen est également au départ, mais abandonne dès le premier jour.

Camille Du Gast en 1904 - Photographe inconnu
Camille Du Gast en 1904 – Crédit : Photographe inconnu

La feuille de résultats primaire confirme : du Gast finit 33e sur 47 participants, 19e dans la catégorie des voitures lourdes, en 25 heures 30 minutes et 23 secondes. Ce classement dit quelque chose de précis. La Panhard 20 CV n’est pas une machine de pointe pour 1901 ; elle est sous-dimensionnée face aux meilleures Mors et Panhard du plateau. Terminer la course dans ces conditions relève d’une gestion solide de la mécanique et du rythme, dans un format où l’abandon reste fréquent.

Note : la presse d’époque lui attribue parfois la position « 33e sur 122 » – ce chiffre confond le numéro de départ (122) avec le nombre total de partants. Le chiffre établi par la feuille de résultats primaire est 33e sur 47 finissants.

Ce résultat lui vaut d’être officiellement reconnue comme la seule femme licenciée à l’ACF dans le cercle des pilotes de course. Ce statut a une conséquence concrète : trois ans plus tard, l’institution formule une règle générale pour le supprimer. En mars 1904, la décision d’exclusion est prise. Le Paris-Berlin 1901 reste son seul résultat en course automobile internationale.


Paris-Madrid, 24 mai 1903 : conduire vite et s’arrêter

Le Paris-Madrid n’est pas une course ordinaire. Au départ de Versailles le 24 mai 1903, à 3h30 du matin, 197 concurrents s’élancent à une minute d’intervalle pour rejoindre Bordeaux, première étape d’un trajet prévu jusqu’en Espagne. Les voitures sont puissantes et les routes restent ouvertes ; le public se masse au bord du parcours sans protection suffisante. Les accidents s’enchaînent dès les premières heures : Marcel Renault, mortellement blessé à Couhé-Vérac, Claude Loraine-Barrow et son mécanicien à Arveyres, le pilote Tourand à Angoulême. La course est stoppée à Bordeaux sur décision de Clemenceau, ministre de l’Intérieur. Elle n’aura jamais de deuxième édition.

Camille du Gast prend le départ dans une De Dietrich 5,7 litres 30 hp portant le numéro 29, engagée par le baron Adrien de Turckheim. Elle part en 29e position et remonte régulièrement. À Libourne, après environ 120 kilomètres de course, elle pointe à la 8e place. La corseterie de l’époque l’oblige à conduire en position droite, sans se pencher sur le volant comme le font ses concurrents ; son mécanicien, plus petit, s’aplatit dans le courant d’air à côté d’elle. Les chroniques de L’Autocar de l’époque le notent, avec un mélange d’admiration et de perplexité.

Paris-Madrid 1903 – Camille Du Gast : Conduire vite et s'arrêter
Paris-Madrid 1903 – Camille Du Gast : Conduire vite et s’arrêter

À hauteur de Saint-Pierre-du-Palais, elle aperçoit la De Dietrich n°18 de Phil Stead renversée dans un fossé. Stead, qui roulait en tête du même plateau De Dietrich, a tenté un dépassement dans la poussière et perdu le contrôle. Il est bloqué sous sa voiture. Du Gast s’arrête. Son mécanicien et elle dégagent le pilote et lui prodiguent les premiers soins jusqu’à l’arrivée des secours. Elle repart, et atteint Bordeaux 77e à l’arrêt de l’épreuve. Charles Jarrott, qui termine 4e au général au volant d’une De Dietrich, dira plus tard que Stead serait mort sans son intervention.

Camille du Gast raconte elle-même l’épisode dans La Vie au grand air du 5 juin 1903. Elle y formule ce qui ressemble à une évidence personnelle : une femme, quelle que soit sa vitesse, s’arrête pour celui qui souffre. La presse y voit la preuve de la « sensibilité féminine » qui justifie d’écarter les femmes des courses. Les deux lectures du même fait coexistent dès 1903, et l’une s’appuiera sur l’autre pour produire la décision de mars 1904.

Ce que le classement final ne dit pas, c’est la performance réelle jusqu’à l’arrêt. Remonter de la 29e à la 8e place sur les 120 premiers kilomètres d’une épreuve de cette densité est un résultat en soi. La gestion de la mécanique, l’anticipation dans la poussière, la lecture du plateau : rien dans le 77e rang final ne reflète ces cent vingt kilomètres. Les sources anglophones donnent parfois 44e ou 45e à l’arrêt de la course, selon un mode de comptage différent. La source primaire, le propre récit de Camille du Gast, indique 77e.

Le Paris-Madrid pose une question que ni la presse de 1903, ni l’ACF en 1904 ne formulent clairement : si une compétitrice s’arrête pour porter secours à un concurrent blessé et perd ainsi trente rangs, faut-il comptabiliser son classement à l’arrêt ou sa position au moment de la décision ? La course ne répond pas. Elle s’arrête à Bordeaux, et ce qui reste, c’est le fait que du Gast était 8e quand elle a décidé de s’arrêter.


Mars 1904 : l’exclusion de l’ACF et la protestation publiée

Le 5 mars 1904, l’Automobile Club de France décide d’interdire aux femmes l’accès aux compétitions automobiles. La décision est formulée comme une mesure générale. Elle ne cite pas de nom. Elle invoque la « nervosité féminine » et l' »inexpérience » des femmes comme justification. Dans les faits, elle s’applique à une seule personne concrète : la seule femme alors licenciée à l’ACF, qui venait de terminer le Paris-Madrid et à qui le constructeur Benz proposait un siège en course pour la Coupe Gordon Bennett 1904.

Camille du Gast répond dans L’Auto. La lettre paraît en mars ou avril 1904 — la cote exacte dans les archives Gallica n’a pas été localisée, mais son existence et sa teneur sont attestées par plusieurs sources concordantes. Elle y pose trois questions : « Ai-je écrasé quelqu’un ? Ai-je commis une incorrection pendant le parcours ? Quelqu’un a-t-il élevé la moindre critique contre ma façon de conduire ? » Puis : « Pas le moins du monde. » Le raisonnement est simple : l’exclusion ne repose sur aucun fait de conduite. Elle ne peut donc pas être une sanction. Elle est autre chose.

MArs 1904 - Exclusion institutionnelle des femmes dans les compétitions par l'ACF - crédit : image générée par IA
1904, exclusion institutionnelle des femmes lors des compétitions par l’ACF – crédit : image générée par IA

Henri Desgrange, directeur de L’Auto et porte-parole de l’ACF, répond. Sa réponse est éclairante par sa logique interne : l’exclusion, précise-t-il, ne vise pas Camille du Gast. Elle vise à « éviter la présence d’autres femmes, moins expérimentées, moins adroites et moins prudentes qu’elle ». C’est-à-dire : on reconnaît la compétence de l’individu, et on exclut la catégorie. Le cas particulier sert à définir la règle, et la règle élimine ensuite le cas particulier avec tous les autres.

Le soutien à sa protestation vient d’où on ne l’attendrait peut-être pas. Phil Stead, le pilote qu’elle avait soigné à Paris-Madrid, intervient en sa faveur. Les maisons Mors et Darracq apportent leur appui. Le constructeur Benz, de son côté, avait déjà proposé à du Gast un siège pour la Coupe Gordon Bennett, épreuve de prestige réservée aux constructeurs nationaux. Ce n’est pas une proposition de façade : elle repose sur sa performance de 1903. Le gouvernement français l’interdit, au même titre que la décision de l’ACF.

La réaction de la presse sportive internationale mérite d’être notée. L’Autocar britannique avait écrit en 1903, après le Paris-Madrid, que la course à grande vitesse n’était « pas tout à fait faite pour les dames ». Cette formulation résume une position répandue : la compétition automobile est définie comme un espace masculin par nature, et la présence féminine y est lue comme une anomalie à tolérer, non comme un fait à intégrer. L’exclusion de 1904 formalise ce présupposé en règle écrite.

Ce qui reste, une fois la décision prise et la protestation sans effet, c’est un mécanisme bien documenté : une institution construit une règle générale pour répondre à un cas individuel qu’elle ne peut pas éliminer autrement. La règle s’applique à toutes, mais elle n’a été formulée que parce que l’une d’elles était là. En décembre 1904, du Gast obtient néanmoins le statut de membre officielle de l’ACF — la compétition lui est fermée, l’institution ne l’est pas tout à fait. Le 5 mars 1904 reste la date à laquelle sa carrière automobile prend fin.


Méditerranée, 1904-1905 : reconversion par la motonautique

La décision de l’ACF ferme la route en mars 1904. Aucune règle équivalente n’existe encore pour les courses nautiques. Du Gast passe son examen de conducteur de canots automobiles en septembre 1904, le mois même où elle participe à sa première épreuve sur l’eau.

La première sortie a lieu sur la Seine, à Juvisy-sur-Orge. Elle pilote le Marsouin, un canot à moteur Darracq appartenant à M. Caillois, sur un parcours de 100 kilomètres. Elle finit 4e, en 3 heures 56 minutes. Ce n’est pas une victoire, mais ce n’est pas non plus une découverte du milieu : le résultat est solide pour une première participation dans une discipline dont elle vient d’obtenir la qualification.

En avril 1905, elle s’aligne à Monaco avec la Turquoise, une coque Tellier fils et Gérard équipée d’un moteur Panhard 6 cylindres de 150 ch. Elle ne termine pas. Le mois suivant, elle engage un canot commandé spécialement pour la course Alger-Toulon, organisée par Le Matin avec le soutien du ministère de la Marine. La coque en acier de 13 mètres reçoit un moteur CGV (Charron, Girardot et Voigt) de 90 ch. Elle l’appelle le Camille.

Reconversion de Camille Du Gast dans le motonautisme : image générée par IA
Reconversion de Camille Du Gast dans le motonautisme : image générée par IA

La course Alger-Toulon se déroule du 7 au 13 mai 1905 sur deux étapes, avec une escale à Port Mahon, dans les Baléares. La première étape, de 195 milles nautiques, se passe sans incident majeur : le Camille arrive deuxième, en 16 heures. Les sept concurrents restent ensuite bloqués à Port Mahon du 8 au 12 mai par le mauvais temps. Le 13 mai au matin, ils repartent. La mer devient violente rapidement. Le Décret est pris en remorque après 45 minutes. Le Camille continue plus longtemps, mais doit lui aussi être secouru. Le croiseur cuirassé Kléber intervient. La remorque se rompt, le canot coule. Du Gast saute à la mer et est repêchée par les marins du Kléber. Six des sept bateaux engagés coulent lors de cette étape.

Le Petit Journal du 28 mai 1905 titre : « Perte du canot automobile Camille dans la course Alger-Toulon. Périlleux sauvetage de Mme du Gast par les vaillants marins du Kléber. » Le Figaro du 16 mai, qui suit l’affaire en détail, note que le Camille « n’a jamais pris la remorque, à proprement parler » avant de couler, argument retenu en faveur de son classement. Deux mois après l’épreuve, en juillet 1905, le jury la déclare vainqueur : son canot avait atteint le stade le plus avancé avant d’être coulé.

Le motonautisme n’est pas un terrain de repli. Il comporte des risques propres et des exigences techniques que l’automobile ne pose pas de la même façon. Du Gast y engage les mêmes ressources qu’en automobile : machines commandées à ses frais et préparation pour les épreuves de référence. La distinction entre les deux disciplines tient à une chose : personne n’a encore pensé à y interdire les femmes. Ce vide réglementaire ne durera pas indéfiniment, mais en 1904-1905, il suffit.

En juillet 1905, elle participe également aux Brighton Speed Trials, au Royaume-Uni, où elle conduit une voiture de 35 ch dans l’épreuve de handicap. Elle est battue par Dorothy Levitt sur une Napier de 80 ch. L’épreuve n’est pas sous juridiction ACF.


Maroc, 1906-1912 : missions officielles entre deux disciplines

Entre la fin de la saison nautique de 1905 et l’engagement à la SPA, il existe une période moins documentée dans les sources sportives. Camille du Gast effectue plusieurs séjours au Maroc, dont deux font l’objet d’une mission officielle. En 1910, le ministère des Affaires étrangères mandate une mission. En 1912, c’est le ministère de l’Agriculture qui en finance une autre. Elle rentre en France le 31 mai 1912. En novembre 1913, le ministre de la Guerre Eugène Étienne lui confère la médaille commémorative de la campagne du Maroc.

Les archives permettent de situer ces missions sans en préciser le contenu exact. FranceArchives conserve une notice intitulée « Les crânes marocains de la mission de Mme Camille du Gast » (1912), ce qui indique un volet de collecte scientifique. Wikipedia FR mentionne qu’au cours du trajet, elle fait relever la position des citernes et des douars. Sa mission de 1912 la conduit jusqu’à Essaouira, où elle attend une autorisation pour poursuivre vers Marrakech, le Tagoundaft et Taroudant. L’autorisation n’arrive pas. Elle s’arrête là.

1906-1912 – Missions officielles au Maroc pour Camille Du Gast
1906-1912 – Missions officielles au Maroc pour Camille Du Gast

En 1906, elle participe à la conférence d’Algésiras, qui réunit les puissances européennes pour régler la question marocaine. Son rôle exact dans cette conférence n’est pas documenté dans les sources consultées. Elle publie également dans la presse. En septembre 1907, La Vie heureuse publie « Pourquoi je suis allée au Maroc ». En 1909, Je sais tout publie « Ce que m’a dit le Rogui », chronique d’une traversée du Maroc à cheval. En 1909 également, le Bey de Tunis lui confère le titre d’officier du Nichan-Iftikhar.

Ces années marocaines sont parfois présentées comme celles d’une « exploratrice » au sens romanesque du terme. Les archives disponibles ne permettent pas de valider ce registre. Ce qu’elles attestent : des mandats gouvernementaux, des traces administratives et une décoration militaire. Du Gast se situe dans un moment où la France envoie ou soutient des missions qui mêlent observation, collecte et production de documents sur le Maroc. Elle fait partie de ceux qui produisent ces documents. C’est un rôle public et institutionnel, pas une aventure privée.

Ce chapitre marocain s’inscrit entre deux engagements de longue durée : les sports mécaniques d’un côté, la présidence de la SPA de l’autre. Il n’est pas un intermède. Il prolonge une posture constante depuis 1901 : prendre place dans des espaces où la présence féminine est rare, souvent par mandat ou par accès institutionnel, sans attendre d’y être invitée.


Ce que le parcours révèle : exclure par la règle générale, agir dans les marges

Le cas de 1904 n’est pas exceptionnel dans l’histoire du sport. Il suit une logique que l’on retrouve chaque fois qu’un espace nouvellement structuré doit décider de qui y appartient. L’ACF, fondée en 1895, est encore une institution jeune quand elle formule sa règle d’exclusion. Elle n’a pas attendu qu’un problème se pose pour légiférer : elle a légiféré parce qu’une présence lui imposait de définir ce qu’elle acceptait. Du Gast n’a pas provoqué l’exclusion par un comportement défaillant. Elle l’a provoquée par sa compétence, visible et difficilement contestable.

Ce glissement est important. Une exclusion disciplinaire répond à un fait. Une exclusion préventive répond à une possibilité. Desgrange ne dit pas que du Gast a mal conduit. Il dit que d’autres femmes, moins habiles, pourraient vouloir faire de même. La règle est formulée contre celles qui ne sont pas encore là, au prix de celle qui l’est. C’est le propre des règles d’accès construites sous pression d’une présence gênante : elles prétendent réguler une catégorie pour éviter d’avoir à évaluer un individu.

Camille Du Gast : Un héritage au-delà du sport automobile
Camille Du Gast : Un héritage au-delà du sport automobile

Du Gast proteste : la lettre dans L’Auto le confirme. Mais elle ne conditionne pas la suite à l’obtention d’une réponse favorable. Elle cherche d’autres terrains sans attendre que l’ACF change de position. Le motonautisme et les missions marocaines supposent chacun un espace qui n’a pas encore formulé de règle d’exclusion pour les femmes. Ce n’est pas de la naïveté. C’est une stratégie d’occupation des marges disponibles, menée avec les mêmes ressources matérielles et la même régularité que la compétition automobile.

Ce que ce parcours dit du sport automobile du début du siècle dépasse le seul cas de Camille du Gast. Le sport mécanique naissant se construit comme spectacle et comme institution simultanément. En tant qu’institution, il doit décider de ses membres. Ces décisions traduisent des représentations de qui est légitime à prendre des risques en public et à représenter une marque. En 1904, la réponse de l’ACF à ces questions est sans ambiguïté. Elle le restera longtemps.

Du Gast meurt le 24 avril 1942, présidente de la SPA depuis 1929. Son nom n’apparaît dans aucun palmarès du sport automobile. Il figure dans les archives des ministères des Affaires étrangères et de l’Agriculture, et depuis le 24 avril 2022 sur une plaque de rue dans le 11e arrondissement de Paris, à l’endroit même où sa belle-famille possédait ses terrains.


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Sources

Presse d’époque

  • Camille du Gast, « Ma course Paris-Madrid », La Vie au grand air, 5 juin 1903, p. 358-360. Seul récit à la première personne de l’épreuve ; source du classement 77e à Bordeaux. https://gallica.bnf.fr (cote à localiser sur Gallica).
  • Camille du Gast, « À deux doigts de la mort », Je sais tout, 15 février 1905. Récit de la course Alger-Toulon et du naufrage du canot Camille. https://gallica.bnf.fr (cote à localiser sur Gallica).
  • Camille du Gast, « Pourquoi je suis allée au Maroc », La Vie heureuse, 1er septembre 1907. https://gallica.bnf.fr (cote à localiser sur Gallica).
  • Camille du Gast, « Ce que m’a dit le Rogui », Je sais tout, 1909. Chronique d’une traversée du Maroc à cheval.
  • Le Figaro, 16 mai 1905, « Course Alger-Toulon : naufrage du canot Camille ». Source primaire confirmant le naufrage et l’argument de classement. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k286981w
  • Le Petit Journal, n°758, 28 mai 1905, « Perte du canot automobile ‘Camille’ dans la course Alger-Toulon. Périlleux sauvetage de Mme du Gast par les vaillants marins du Kléber ». https://gallica.bnf.fr (cote à localiser sur Gallica).
  • Lettre de protestation de Camille du Gast, L’Auto, mars ou avril 1904. Cote Gallica non localisée directement. Date exacte : mars ou avril 1904 selon les sources. https://gallica.bnf.fr
  • Frantz Reichel, « Madame Camille du Gast », Les Sports modernes, 1905, p. 4-6. https://gallica.bnf.fr (cote à localiser sur Gallica).
  • Camille du Gast, « Le rôle des Sports dans la victoire féministe », dans Cinquante ans de féminisme : 1870-1920, Ligue française pour le droit des femmes, 1921. https://gallica.bnf.fr

Archives civiles

  • Archives de Paris, acte de mariage n°691, registre des mariages du 16e arrondissement, 12 octobre 1894, cote V4E 10004. Apport : date exacte du mariage de Camille Desinge du Gast et Jules Crespin. https://archives.paris.fr
  • Archives de Paris, acte de décès n°1344, registre des décès du 16e arrondissement, décembre 1895, cote V4E 10017. Apport : date et lieu du décès de Jules Crespin, 26 ans. https://archives.paris.fr

Archives institutionnelles

  • FranceArchives, « Les crânes marocains de la mission de Mme Camille du Gast » (1912). Notice archivistique confirmant la mission Agriculture 1912. https://francearchives.gouv.fr
  • Ville de Paris, Bulletin officiel, mars 2022. Confirmation du rebaptisme de la rue en « rue Camille Crespin du Gast » (11e arrondissement).

Résultats de courses

  • Feuille de résultats Paris-Berlin 1901 (dlg.speedfreaks.org). Apport : position 33e, numéro 122, temps 25h30m23s, catégorie lourdes 19e. http://www.dlg.speedfreaks.org
  • Feuille de résultats Paris-Madrid 1903 (dlg.speedfreaks.org). Apport : Phil Stead (E.T. Stead), De Dietrich n°18, « Did not finish, Heavy cars ». http://www.dlg.speedfreaks.org

Autres sources

  • Élisabeth Jaeger-Wolff, La dernière amazone : Biographie romancée de Camille Crespin du Gast (1868-1942), éd. Batsberg, 2006. Apport : biographie de référence en français ; récit de la tentative d’assassinat par sa fille.
  • Lorraine Kaltenbach et Clémentine Portier-Kaltenbach, Championnes, Flammarion/Arthaud poche, 2019, p. 39-49. Apport : synthèse de la carrière automobile et motonautique.
  • Jean-François Bouzanquet, Fast ladies : Female Racing Drivers 1888 to 1970, Veloce Publishing, 2009. Apport : contexte international des femmes en compétition automobile.
  • Alexandre Buisseret, « Les femmes et l’automobile à la Belle Époque », Le Mouvement social, n°192, juillet 2000, p. 41. Apport : analyse sociologique de l’accès des femmes à l’automobile.
  • Wikipedia FR, « Camille du Gast ». Apport : chronologie générale, sources primaires citées en notes (L’Auto-vélo 26 juin 1902 pour Paris-Vienne, dates, sépulture). https://fr.wikipedia.org/wiki/Camille_du_Gast
  • Association des Amis et Passionnés du Père-Lachaise (APPL), notice « Camille du Gast ». Apport : sépulture (36e division), date et lieu de décès, engagement SPA. https://www.appl-lachaise.net
  • WikiTree, « Camille Desinge du Gast (1868-1942) ». Apport : actes d’état civil localisés (mariage 1894, décès Jules Crespin 1895) avec cotes Archives de Paris. https://www.wikitree.com
  • Historicracing.com, « Camille du Gast ». Apport : détails Paris-Madrid 1903, remontée à la 8e place, incident Stead. https://www.historicracing.com
  • McArthur & Sons, « Camille du Gast : Pioneer Racing Driver ». Apport : traduction et synthèse de Wikipedia EN ; missions marocaines, tentative d’assassinat. https://www.mcarthurandsons.com
  • Speed Queens (speedqueens.blogspot.com), article sur Camille du Gast. Apport : analyse de la participation Paris-Vienne 1902 (« does not appear on any entry list I have found »). https://speedqueens.blogspot.com
  • National Motor Museum Beaulieu, « Women in Motorsport & Social History: Camille du Gast ». Apport : données techniques des machines pilotées (De Dietrich 30 hp), contexte britannique. https://www.beaulieu.co.uk

Lacunes documentaires résiduelles

Rôle exact à la conférence d’Algésiras 1906 : Archives diplomatiques françaises, La Courneuve.
Date exacte du certificat de capacité (1897 ou 1898) : archives ACF, Gallica L’Auto-vélo 1897-1898.
Cote exacte de la lettre dans L’Auto (mars ou avril 1904) : Gallica/BnF, L’Auto, mars-avril 1904.
Date précise de nomination à la présidence de la SPA : archives SPA France, Paris.


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