Les femmes pilotes au XXe siècle
De Camille du Gast à Michèle Mouton
De 1901 à 1992, des femmes ont conduit vite, gagné, établi des records et fracturé des portes — dans chaque discipline du sport automobile, sur chaque continent, dans chaque décennie. Pourtant, ce siècle ne leur a jamais cédé la place durablement : chaque avancée a été suivie d’un retrait, chaque victoire d’un silence.

Parce que la passion du sport automobile ne devrait avoir aucune frontière, retrouvez cet article en version audio et en 7 minutes pour tout comprendre.
L’histoire des femmes pilotes au XXe siècle n’est pas une histoire de pionnières isolées. C’est une histoire structurelle : à chaque décennie, dans chaque discipline — courses sur routes, Grand Prix, endurance, rallye — des femmes ont atteint le niveau requis pour s’imposer dans la compétition mixte, et ont rencontré les mêmes obstacles, sous des formes différentes.

L’interdiction réglementaire (1904, 1958). Le retrait des sponsors (1949, 1976). L’absence de budget (toujours). La dénonciation calomnieuse (1949). Ce n’est pas le talent qui a manqué. Ce qui a manqué, c’est la continuité — institutionnelle, économique, mémorielle.

Cet article suit la chronologie de 1901 à la fin du XXe siècle, en s’arrêtant sur les figures qui ont marqué une discipline, brisé un plafond, ou ouvert une porte — parfois au prix de leur carrière.
Paris, 1901–1904 : Camille du Gast et la première interdiction
Camille du Gast naît le 30 mai 1868 à Paris dans une famille bourgeoise aisée. Veuve fortunée, pianiste de concert, parachutiste, alpiniste, elle est aussi l’une des premières femmes à obtenir le certificat de capacité automobile en France — vers 1897 ou 1898, selon les sources, aux côtés de la duchesse d’Uzès. Elle devient la seule femme officiellement licenciée à l’Automobile Club de France.
Elle dispute ses premières grandes courses ville à ville au tournant du siècle : Paris–Berlin en juin 1901 sur Panhard-Levassor 20 CV, Paris–Vienne en 1902. En 1903, lors du Paris–Madrid — la « course de la mort », arrêtée à Bordeaux par décision du gouvernement Clemenceau en raison du nombre de victimes — elle conduit une De Dietrich de 30 ch avec le numéro de départ 29. Elle s’arrête en cours de route pour dégager le pilote britannique Stead, coincé sous son épave, et assister aux blessés. Ce geste, qui lui coûte son classement, est abondamment commenté dans la presse de l’époque — mais pour illustrer l’incompatibilité supposée des femmes avec la compétition, non pour en saluer l’humanité.

En 1904, le constructeur Benz lui propose un volant pour la Coupe Gordon Bennett. Le gouvernement français interdit alors à toutes les femmes de participer aux compétitions automobiles. L’ACF exclut les femmes de ses licences par décision du 5 mars 1904. Du Gast proteste publiquement dans une lettre à L’Auto. Peine perdue. Elle se tourne vers le motonautisme — où elle remporte en 1905 la course Alger–Toulon de 500 milles — puis vers l’exploration et la protection animale, dont elle devient présidente de la SPA en 1929 jusqu’à sa mort le 24 avril 1942.
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La logique de l’exclusion de 1904 est notable : l’ACF précise dans son communiqué que l’interdiction ne vise pas du Gast elle-même, jugée « expérimentée », mais « d’autres femmes, moins expérimentées ». L’argument de principe cache un mécanisme de classe : on tolère la femme exceptionnelle, on interdit la catégorie.

Europe, 1929–1949 : Hellé Nice, de Montlhéry à la dénonciation
Mariette Hélène Delangle naît le 15 décembre 1900 à Aunay-sous-Auneau, en Eure-et-Loir. Fille d’un receveur des postes, elle monte à Paris à seize ans, devient danseuse de cabaret sous le nom de Hellé Nice. En 1929, une blessure au genou met fin à sa carrière scénique. Elle a vingt-huit ans et se tourne vers la course.

Le 2 juin 1929, au volant d’une Omega-Six, elle remporte le Grand Prix féminin de Montlhéry. En décembre de la même année, sur le même circuit, elle atteint 197,7 km/h au volant d’une Bugatti Type 35C. Certaines sources parlent de record du monde féminin de vitesse — mais il n’existait pas de record officiel, et Janine Jennky avait atteint 199,059 km/h à Arpajon en août 1928, selon L’Auto du 27 août 1928. Les sources s’accordent mal sur ce point, et il est plus exact de parler d’une performance remarquable que d’un record établi.
Ettore Bugatti l’engage dans son équipe. Elle devient la seule femme à courir au niveau des Grands Prix européens contre les meilleurs pilotes de l’époque — Nuvolari, Chiron, Caracciola, Rosemeyer. En juillet 1930, elle termine troisième du Grand Prix Bugatti au Mans. En 1931, elle dispute cinq Grands Prix (Marne, Dieppe, Comminges, Monza, La Baule) sur Bugatti Type 35C. Elle effectue une tournée américaine en 1930, court sur Miller, devient une célébrité internationale et l’égérie de Lucky Strike.
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Le 13 juillet 1936, à São Paulo lors d’un Grand Prix brésilien, un incident impliquant Manuel de Teffé lui fait perdre le contrôle de sa Bugatti. La voiture traverse les bords de piste bondés de spectateurs. Le bilan précis varie selon les sources — entre quatre et huit morts, plus de trente blessés — et les archives journalistiques brésiliennes de l’époque mériteraient consultation pour établir un chiffre définitif. Hellé Nice est projetée hors de la voiture, tombe sur le corps d’un militaire qui lui sauve la vie. Elle reste inconsciente plus de deux semaines. Une vidéo de la course la décharge de toute responsabilité.
Elle reprend la course, remporte la Coupe des Dames du Rallye Monte-Carlo en 1936, gagne une manche du Championnat féminin de l’USAuto en 1939. Puis la guerre stoppe tout.
En 1949, au premier Rallye Monte-Carlo d’après-guerre, Louis Chiron l’accuse publiquement et sans preuve de collaboration avec l’occupant nazi. Les sponsors se retirent immédiatement. Sa carrière prend fin ce soir-là. Chiron — qui avait lui-même couru pour Mercedes-Benz avant-guerre dans une équipe dont les pilotes juifs avaient été exclus — ne sera jamais inquiété pour cette dénonciation. Il recevra bien plus tard une statue à Monaco et son nom sur un modèle Bugatti. Hellé Nice meurt le 1er octobre 1984 à Nice, dans la misère. Sa crémation est payée par une association caritative. Sa sœur ne fera pas graver son nom sur la tombe familiale.

Le Mans et Sebring, 1932–1961 : Odette Siko, Denise McCluggage, et les pionnières de l’endurance

Avant et pendant que Hellé Nice court en Grand Prix, d’autres femmes s’imposent en endurance. Odette Siko, pilote française peu documentée dans les archives accessibles, termine quatrième des 24 Heures du Mans 1932 — l’un des meilleurs résultats féminins dans la classique mancelle du XXe siècle, toutes disciplines confondues. Elle court aussi au Mans en 1930, 1933 et 1934. Son palmarès précis mériterait une recherche systématique dans les archives ACO.
Denise McCluggage (20 janvier 1927 – 6 mai 2015) représente un cas unique : femme pilote et journaliste automobile simultanément, aux États-Unis, dans les années 1950 et 1960. Née à El Dorado, Kansas, diplômée du Mills College, elle débute comme reporter au San Francisco Chronicle avant de rejoindre le New York Herald Tribune. Elle achète une MG TC, commence à courir en club, puis professionnellement dès 1956. Son casque blanc à pois roses — ou noirs selon les sources — est sa marque de fabrique.

Ses résultats sont solides : en 1959, elle remporte une course à Thompson Raceway au volant d’une Porsche RS. En 1961, au volant d’une Ferrari 250 GT SWB partagée avec Allen Eager, elle remporte la catégorie Grand Tourisme des 12 Heures de Sebring, terminant dixième au général — seule Ferrari de sa catégorie à avoir tenu les douze heures. En 1964, classe victory au Rallye Monte-Carlo sur Ford Falcon Sprint avec Anne Hall comme copilote. Elle a aussi couru au Nürburgring, à Daytona, à Caracas.
Ce qui distingue McCluggage des autres pionnières est sa double carrière. Elle co-fonde en 1958 Competition Press, qui deviendra AutoWeek, le magazine automobile de référence aux États-Unis. Elle est la seule journaliste inductée à l’Automotive Hall of Fame (2001). Sa colonne hebdomadaire « Drive, She Said » sera diffusée dans 90 journaux nord-américains pendant des décennies. Elle crée ainsi une tribune permanente pour le sport automobile féminin — et pour l’automobile en général — à une époque où les femmes sont rares dans les rédactions sportives comme sur les circuits.

Italie, 1958–1959 : Maria Teresa de Filippis et la porte de la Formule 1
Maria Teresa de Filippis naît le 11 novembre 1926 à Naples. Elle débute en compétition en 1948, accumule des victoires sur circuits italiens dans les années 1950, et s’aligne sur la grille du Grand Prix de Belgique 1958 au volant d’une Maserati 250F — première femme à avoir pris le départ d’un Grand Prix de Formule 1. Elle termine à la dixième place. Elle dispute encore deux Grands Prix cette saison-là, au Portugal et en Allemagne.

En 1959, elle tente de s’aligner à Monaco. Le directeur de course lui refuse le départ. La raison invoquée, telle qu’elle la rapportera dans ses mémoires : une femme n’a pas sa place en Formule 1. Elle arrête sa carrière internationale en 1962. Elle meurt le 8 janvier 2016 à 89 ans.
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Le cas de de Filippis illustre un mécanisme distinct de celui de du Gast ou de Hellé Nice : aucune règle écrite ne lui interdit l’accès en 1959, mais la décision d’un individu en position d’autorité suffit à l’exclure. L’obstacle n’est plus réglementaire — il est devenu personnel et arbitraire. Pour un panorama complet de sa trajectoire, l’article consacré à Maria Teresa de Filippis sur ce site développe en détail ce parcours.

Grande-Bretagne, 1958–1974 : Pat Moss et la conquête du rallye international
Pat Moss naît le 27 décembre 1934 dans une famille aisée et passionnée de sport automobile. Son père Alfred a couru à Indianapolis en 1924. Son frère aîné Stirling devient l’une des stars de la Formule 1. Pat elle-même, cavalière de haut niveau et membre de l’équipe britannique de saut d’obstacles, s’engage dans le rallye à partir de 1955 sur une MG TF, sous les couleurs de BMC.

En 1958, elle termine quatrième au classement général du Rallye Liège-Rome-Liège sur Austin-Healey 100/6 — première femme à atteindre le top 10 de cette épreuve d’endurance parmi les plus dures du calendrier. Ce résultat lui vaut son premier titre de championne d’Europe féminine des rallyes. En 1960, elle revient au Liège-Rome-Liège et l’emporte au scratch sur Austin-Healey 3000, malgré une fuite d’huile provoquant le patinage de l’embrayage dans les derniers kilomètres. C’est la première fois qu’une femme remporte un rallye international en compétition mixte.
La décennie 1962 est riche : Mini Cooper au Rallye des Tulipes (première grande victoire de la Mini), victoires au Baden-Baden et au Rallye Audi Sport, podiums au RAC, au Safari, aux Alpes. Elle remporte cinq fois le titre de championne d’Europe féminine des rallyes. Elle remporte huit fois la Coupe des Dames du Rallye Monte-Carlo (1959, 1960, 1962, 1964, 1965, 1968, 1969 et 1972) — un record. En 1963, elle épouse le Suédois Erik Carlsson (lui-même champion en rallye) et continue de courir sous ses propres couleurs, chez Lancia puis chez Alpine-Renault en 1972. Elle s’arrête progressivement au début des années 1970 après la naissance de sa fille Suzy en 1969. Elle meurt d’un cancer le 14 octobre 2008, à 73 ans.
La trajectoire de Pat Moss est particulièrement lisible en termes de structure : elle n’est pas tolérée dans des épreuves réservées aux femmes, elle s’impose dans des épreuves mixtes au plus haut niveau. Motor Sport Magazine, dans son hommage de janvier 2009, écrit qu’en rallye, on disait souvent de Pat Moss qu’elle était « l’une des gars ». La vérité, ajoutait la revue, était qu’elle était meilleure que la plupart d’entre eux.

Barcelone, 27 avril 1975 : Lella Lombardi et le demi-point
Maria Grazia Lombardi naît le 26 mars 1941 à Frugarolo, Piémont. Son père est boucher. Elle commence à conduire en effectuant des livraisons pour lui, débute en Formule Monza en 1965, monte progressivement : vice-championne d’Italie de Formule 3 en 1968, championne de Formule 850 en 1970, championne de Formule Ford au Mexique en 1971. En 1974, elle termine cinquième du Championnat européen de Formule 5000 face à des pilotes d’expérience F1.
March l’engage pour la saison 1975 de Formule 1, aux côtés de Vittorio Brambilla. Elle dispute douze des treize Grands Prix de la saison, se qualifie onze fois. Le 27 avril 1975, au circuit de Montjuïc à Barcelone, le Grand Prix d’Espagne est arrêté au 29e tour sur 75 à la suite d’un accident de la Hill de Rolf Stommelen, dont l’aileron arrière se brise : la voiture franchit les rails de protection, tue cinq spectateurs et en blesse une dizaine. Lombardi est sixième à l’interruption. La course n’ayant pas atteint les 75 % de sa distance réglementaire, les points sont divisés par deux. Elle inscrit 0,5 point.
C’est le seul point jamais inscrit par une femme dans l’histoire du Championnat du monde de Formule 1. Ce résultat doit être mis en regard d’une autre performance, moins citée : au Grand Prix d’Allemagne sur le Nürburgring, Lombardi termine septième malgré une crevaison lente. Robin Herd, cofondateur de March, dira que le Nürburgring fut sa meilleure course. Ce n’est pas Montjuïc — mais c’est là que le sport automobile l’a retenue.

Après 1976, les écuries se détournent d’elle. Elle bascule vers l’endurance : en 1975, avec Marie-Claude Charmasson, elle remporte la catégorie 2L aux 1 000 kilomètres de Monza sur Alpine A441. En 1977, avec Christine Beckers, elle termine 11e des 24 Heures du Mans sur Inaltera GR6 — deuxième meilleur résultat d’une équipe exclusivement féminine dans la classique mancelle, record qui tient encore en 2026. Elle est diagnostiquée d’un cancer et meurt le 3 mars 1992, à 50 ans. Depuis elle, aucune femme n’a pris le départ d’un Grand Prix de Formule 1 dans le cadre du Championnat du monde.

Europe et monde, 1981–1985 : Michèle Mouton et l’ère Groupe B
Michèle Mouton naît en 1951 à Grasse, fille d’horticulteurs cultivant les roses et le jasmin de la Côte d’Azur pour une parfumerie locale. Elle apprend à conduire à quatorze ans sur les petits chemins de la propriété familiale dans une Citroën 2CV de son père. Sa vocation première, elle le dira souvent, était le travail social avec les adolescents en difficulté. Le sport automobile change ses plans.

Elle participe pour la première fois au Championnat du monde des rallyes en 1973 comme copilote, puis comme pilote au Tour de Corse 1974 sur Alpine Renault A110 1800. En 1974 et 1975, elle est championne de France féminine des rallyes. En 1977, elle remporte le Rallye d’Espagne sur Porsche Carrera RS — vice-championne d’Europe derrière Bernard Darniche. En 1978, Fiat l’engage sur la 131 Abarth : elle remporte le Tour de France automobile avec Françoise Conconi.
En 1975, parallèlement aux rallyes, elle dispute les 24 Heures du Mans avec Marianne Hoepfner et Christine Dacremont sur Moynet LM75 à moteur Simca. Les trois femmes terminent 21e au général et remportent leur catégorie (1 601 à 2 000 cm³) — victoire de classe dans la course mancelle, premier succès d’un équipage intégralement féminin à ce niveau.
En 1981, Audi lui propose un contrat pour seconder Hannu Mikkola dans la conquête du titre mondial sur la nouvelle Quattro, première voiture à transmission intégrale permanente du calendrier WRC. Le 10 octobre 1981, sur les routes ligures du Rallye San Remo, Mouton et sa copilote Fabrizia Pons s’imposent, devançant Henri Toivonen de plus de trois minutes. C’est la première — et à ce jour unique — victoire d’une femme en Championnat du monde des rallyes.
1982 est sa saison de référence. Elle remporte trois nouvelles manches : Portugal, Acropole (Grèce), Brésil. Elle mène la lutte pour le titre mondial face à Walter Röhrl — qui a déclaré publiquement ne jamais accepter d’être battu par une femme. Mouton totalise trois victoires contre deux pour l’Allemand, mais une avarie de boîte de vitesses au Rallye de Côte d’Ivoire, alors qu’elle mène avec plus d’une heure d’avance, lui coûte le titre. Elle est sacrée vice-championne du monde avec 12 points de retard sur Röhrl.
En 1985, elle établit le record de la montée de Pikes Peak (Colorado) en 11 min 25 s 39 sur Audi Sport Quattro — un record toutes catégories pour un conducteur débutant à l’épreuve (Pikes Peak Rookie of the Year). Sa dernière participation au WRC est le Tour de Corse 1986 sur Peugeot 205 Turbo 16, où elle abandonne. Fin de carrière.
Après le sport, elle reste dans le monde du sport automobile : elle participe à la création de la Race of Champions en 1988 en mémoire d’Henri Toivonen. En 2010, elle devient présidente de la commission de la FIA chargée de promouvoir les femmes dans le sport automobile. En 2011, elle est nommée manager du Championnat du monde des rallyes. Quatre victoires WRC, vice-championne du monde 1982 : son palmarès reste, en 2026, sans équivalent féminin dans l’histoire du rallye mondial.

Ce que le siècle révèle : le mécanisme, la mémoire, et ce qu’il reste à faire
À travers sept figures principales et plusieurs dizaines d’années de sport automobile, un même schéma se répète. Les femmes entrent dans les disciplines où elles ont accès, font leurs preuves, atteignent le niveau requis pour la compétition mixte au plus haut niveau — et rencontrent, à chaque fois, un obstacle qui n’est jamais sportif. L’interdiction réglementaire (1904, 1959). La dénonciation sans preuve (1949). Le retrait des sponsors sans explication (1976). L’absence structurelle de budget, d’encadrement, de programme d’accès — toujours.
Ce qui distingue les figures abordées ici, au-delà de leur talent individuel, c’est leur rapport au système. Certaines, comme Camille du Gast, ont tenté de le contourner par les voies légales et ont perdu. D’autres, comme Hellé Nice, ont été détruites par une accusation que le système n’a pas cherché à vérifier. D’autres encore, comme Lella Lombardi et Michèle Mouton, ont fait leurs preuves dans les structures existantes — et ont été laissées au bord de la route dès que leurs performances cessaient d’être un argument commercial.
La mémoire aussi a été asymétrique. Camille du Gast n’existe pas dans les encyclopédies du sport automobile jusqu’aux années 2000. Hellé Nice disparaît totalement de la littérature spécialisée jusqu’à la biographie de Miranda Seymour (2004). Odette Siko reste sous-documentée dans les archives accessibles en français. Denise McCluggage est quasiment inconnue en Europe, où sa double carrière de pilote et de journaliste n’est pas encore traduite ni racontée. Les archives existent — elles sont dans les collections de L’Auto, de Motor Sport Magazine, des fonds ACO, des archives de l’IMSA — mais personne ne les a encore systématiquement croisées pour produire une histoire complète.

Vers le XXIe siècle : quelques noms pour passer le relais
Le périmètre de ce site s’arrête au XXe siècle. Mais l’histoire des femmes en compétition ne s’arrête pas en 1999. Une poignée de noms dessinent le pont entre les deux siècles.
Jutta Kleinschmidt (née en 1962) remporte le Dakar en 2001 sur Mitsubishi Pajero Evolution — première femme à s’imposer au classement général de cette épreuve. Danica Patrick devient en 2008 la première femme à remporter une course IndyCar (Indy Japan 300), avant de rejoindre la NASCAR. Katherine Legge, Simona de Silvestro, Tatiana Calderón tentent — sans succès mais non sans mérite — de percer en Formule 1 ou en IndyCar dans les années 2010.
En France, Doriane Pin (née en 2004) remporte en novembre 2025 le titre de la F1 Academy, championnat de monoplaces féminin adossé au Calendrier F1 et soutenu par les dix écuries de la grille, sous les couleurs de Prema-Mercedes. Elle est pilote de développement pour Mercedes depuis 2026. Ce cadre — la F1 Academy — n’existait pas en 1975 quand Lella Lombardi cherchait un volant. S’il produit des Doriane Pin, c’est parce qu’il a été construit pour ça. Ce qui n’existait pas non plus en 1975, c’est la question de l’après : le chemin vers la F2, puis la F1, reste à franchir. Il ne l’a jamais été par une femme depuis Giovanna Amati en 1992.
Camille du Gast s’est arrêtée pour secourir un concurrent en 1903, et a vu cette décision retournée contre elle. Hellé Nice a gagné en Formule libre contre les meilleurs pilotes d’Europe dans les années 1930, et a fini sans sou ni nom sur sa tombe. Lella Lombardi a inscrit un demi-point en F1 dans le chaos d’un accident mortel, et n’a plus trouvé d’écurie l’année suivante. Michèle Mouton a manqué le titre mondial de rallye pour une avarie de boîte de vitesses, et reste la seule femme à avoir gagné dans cette discipline.
Elles ne sont pas des exceptions remarquables. Elles sont la règle — la règle d’un siècle qui a su produire des championnes sans jamais vraiment leur faire de place.
HISTOIRE · PIONNIÈRES ET FIGURES OUBLIÉES · FEMMES PILOTE | Sportauto-Heritage.fr
Sources
Presse d’époque
- L’Auto, 4 mars 1904 — lettre de Camille du Gast sur son exclusion de l’ACF
- L’Auto, 18–19 décembre 1929 — compte rendu des performances d’Hellé Nice à Montlhéry
- L’Auto, 27 août 1928 — journée de records d’Arpajon ; vitesse de Janine Jennky (199,059 km/h), supérieure à celle d’Hellé Nice en décembre 1929
- Match, no 172, 24 décembre 1929 — article de Georges Fraichard sur Hellé Nice
- La Vie au grand air, 5 juin 1903 — récit de Camille du Gast sur Paris–Madrid, signé par elle-même
- Motor Sport Magazine, janvier 2009 — nécrologie de Pat Moss signée (texte et données biographiques sur sa carrière BMC/Saab/Lancia)
- ACO Archives — résultats officiels 24 Heures du Mans 1932 (Siko, 4e), 1977 (Lombardi/Beckers, 11e)
Archives officielles
- FIA, résultats officiels Championnat du monde F1 1975 — Grand Prix d’Espagne, 27 avril, Montjuïc, classification finale (source : statsf1.com, données FIA)
- FIA, résultats officiels Championnat du monde des rallyes 1981 (Mouton/Pons, 1e au San Remo) et 1982 (vice-championne du monde)
Ouvrages
- Miranda Seymour, Bugatti Queen : In Search of a French Racing Legend, Random House, 2004 — biographie de référence sur Hellé Nice ; source principale pour la dénonciation Chiron (1949) et la fin de carrière
- Jean-François Bouzanquet, Fast Ladies : Female Racing Drivers 1888 to 1970, Veloce Publishing, 2009 — panorama documentaire sur les pionnières ; source pour du Gast et les pilotes des années 1920–1930
Articles et pages institutionnelles
- Wikipedia FR, articles « Camille du Gast », « Hellé Nice », « Lella Lombardi », « Pat Moss-Carlsson », « Michèle Mouton », « Maria Teresa de Filippis » — dates, résultats, références aux sources primaires ; croisés avec les sources secondaires
- Wikipedia EN, article « Denise McCluggage » — données biographiques et palmarès ; recoupé avec Automotive Hall of Fame
- Automotive Hall of Fame, fiche « Denise McCluggage », automotivehalloffame.org — palmarès officiel (Sebring 1961 GT class, Monte Carlo 1964 class win)
- mecanicus.com, « Pat Moss, sœur de, mais pas que » — chronologie détaillée de la carrière en rallye (1955–1974)
- mecanicus.com, « Michèle Mouton, parmi les plus grands » — chronologie avec résultats WRC et France
- motorsportmagazine.com, nécrologie Pat Moss, janvier 2009 — source primaire indirecte sur la victoire Liège-Rome-Liège 1960
- statsf1.com, fiche Lella Lombardi — résultats complets saison par saison en F1 et endurance
- Motorsport.com (fr), « Lella Lombardi, un demi-point pour l’Histoire », mars 2024 — citations de Robin Herd (March) sur le Nürburgring
- newsdanciennes.com, « Hellé Nice, du cabaret aux Bugatti » — corrections factuelles sur le prétendu record de vitesse 1929 et l’accident de São Paulo 1936
Ces femmes ont marqué l’histoire des courses automobiles au 20ᵉ siècle, brisant les barrières dans un milieu dominé par les hommes. Leurs exploits dans les domaines du rallye, de la Formule 1, et des courses d’endurance continuent d’inspirer les générations actuelles de pilotes féminines.
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