|

Jaguar E-Type

Une sportive britannique qui a marqué les esprits dès les années 1960.

La Jaguar E-Type, connue aussi sous le nom de XKE aux États-Unis, est apparue au début des années 1960. Elle a rapidement conquis les passionnés d’automobile par sa ligne élancée, ses performances et son rapport qualité-prix relativement avantageux pour l’époque. Considérée par certains comme une descendante technique de la D-Type (modèle de course ayant remporté les 24 Heures du Mans), la E-Type a combiné élégance, innovation et efficacité. Au fil des ans, elle a connu plusieurs évolutions mécaniques et stylistiques, qui ont contribué à sa longévité et à l’aura qu’elle dégage aujourd’hui. Cet article, rédigé à la manière d’un mini-livre, retrace les origines, les phases de conception, l’impact en compétition, les déclinaisons, ainsi que la place de ce modèle dans le paysage actuel.

303 - JAGUAR - E-TYPE COUPE 3.8 - 1961 – LE MANS CLASSIC 2023 – PLATEAU 3
303 – JAGUAR – E-TYPE COUPE 3.8 – 1961 – LE MANS CLASSIC 2023 – PLATEAU 3

Un besoin de renouveau chez Jaguar

Dans les années 1950, Jaguar se forge une réputation solide en compétition grâce à la série des C-Type et D-Type, victorieuses au Mans. La firme britannique gagne en crédibilité technique et en notoriété internationale. Pourtant, la gamme routière demeure concentrée sur des modèles plus classiques, comme la XK 150. À la fin de la décennie, la direction de Jaguar ressent la nécessité de proposer un coupé sportif capable de tirer parti des avancées en matière d’aérodynamique et de châssis, tout en perpétuant la tradition de raffinement de la marque.

215 - JAGUAR C-TYPE - 1952 - LE MANS CLASSIC 2023 - PLATEAU 2
215 – JAGUAR C-TYPE – 1952 – LE MANS CLASSIC 2023 – PLATEAU 2

Plusieurs ingénieurs et designers, dont Malcolm Sayer (ancien spécialiste de l’aérodynamique aéronautique), se penchent sur ce projet. Ils s’inspirent des prototypes et des expériences acquises avec la D-Type. L’idée est de concevoir une voiture de route sportive, capable de dépasser les 240 km/h, dotée de freins à disque sur les quatre roues et d’une suspension entièrement indépendante. Les travaux aboutissent à un concept dont l’esthétique tranche avec les productions d’alors : une ligne longue, un capot très allongé, un cockpit reculé et un arrière court. En coulisses, la structure monocoque retient l’attention, car elle inaugure un mélange de caisse autoportante et de sous-châssis tubulaire à l’avant.

344 – JAGUAR D-TYPE – 1955 – LE MANS CLASSIC – PLATEAU 3
344 – JAGUAR D-TYPE – 1955 – LE MANS CLASSIC – PLATEAU 3

Un lancement remarqué au Salon de Genève 1961

La Jaguar E-Type est présentée pour la première fois au public lors du Salon international de l’automobile de Genève, en mars 1961. Les observateurs sont frappés par la fluidité des formes, la calandre ovale et les phares semi-intégrés. Le stand Jaguar crée aussitôt l’événement, avec des journalistes et des passionnés qui se pressent pour découvrir la remplaçante spirituelle de la D-Type sur route ouverte.

335 - JAGUAR - E-TYPE 3.8 - 1961 - LE MANS CLASSIC 2023 - PLATEAU 3
335 – JAGUAR – E-TYPE 3.8 – 1961 – LE MANS CLASSIC 2023 – PLATEAU 3

La E-Type se décline rapidement en deux types de carrosseries : un coupé deux places (Fixed Head Coupé, ou FHC) et un roadster (Open Two Seater, ou OTS). Cette dualité illustre la volonté de Jaguar de toucher un large public, des amateurs de conduite cheveux au vent aux inconditionnels de l’élégance fermée. Le concept séduit par sa polyvalence : malgré des performances élevées, la voiture n’est pas aussi exclusive que certaines concurrentes italiennes. Son prix de vente, plus abordable que celui d’une Ferrari ou d’une Aston Martin, attire une clientèle internationale en quête de sensations.

Design et aérodynamique : l’empreinte de Malcolm Sayer

Le dessin de la E-Type porte la patte de Malcolm Sayer, formé à l’aéronautique. Il utilise des méthodes de calcul basées sur des formules mathématiques pour optimiser l’écoulement de l’air autour de la carrosserie. Le long capot, bombé pour loger le six-cylindres en ligne, se prolonge par un habitacle reculé et un arrière qui retombe en pente douce. Les ailes avant se détachent visuellement de la cellule centrale, créant un effet visuel élégant et soulignant les passages de roues.

Grand Prix de France Historique - Paddock VdeV - Jaguar E-Type
Grand Prix de France Historique – Paddock VdeV – Jaguar E-Type

Les premiers modèles sont équipés de phares sous bulle en plexiglas. Cette disposition améliore la pénétration dans l’air, même si elle suscite des interrogations sur la puissance d’éclairage la nuit. Par la suite, Jaguar abandonne ces plexiglas, notamment pour se conformer aux réglementations américaines et améliorer la luminosité. L’E-Type n’a jamais été un exemple de Cx minimaliste, mais elle reprend des acquis issus de la compétition, comme la forme effilée de la poupe et un capot profilé pour réduire les turbulences.

Mécanique : le six-cylindres XK puis un V12

Lorsque la E-Type fait ses débuts, elle hérite du célèbre moteur XK de Jaguar, un six-cylindres en ligne double arbre à cames en tête, apparu initialement sur la XK120 en 1948. Les premières versions de la E-Type adoptent une cylindrée de 3,8 litres, développant environ 265 chevaux. L’alimentation s’effectue grâce à trois carburateurs SU, assurant une réponse franche à l’accélération. Dès 1964, la cylindrée passe à 4,2 litres, offrant davantage de couple et de souplesse, tout en conservant une puissance similaire.

Tour Auto 2023 - Grand Palais Ephémère - Moteur Jaguar XK140 à culasses rouges
Tour Auto 2023 – Grand Palais Ephémère – Moteur Jaguar XK140 à culasses rouges

Cette mécanique se distingue par sa longévité et sa facilité d’entretien relative, du moins pour l’époque. Le bloc en fonte et la culasse en aluminium se révèlent fiables si le refroidissement est entretenu correctement. Sur route, la E-Type affiche des performances remarquables, avec un 0 à 100 km/h bouclé en moins de 7 secondes (dépendant toutefois des conditions et du réglage des carburateurs). Sur les premiers modèles, la boîte de vitesses manuelle à quatre rapports présente un étagement plutôt long, favorable aux routes dégagées, mais parfois rugueux à manipuler.

Au début des années 1970, Jaguar introduit la Serie 3, dotée d’un V12 de 5,3 litres. Ce bloc, plus imposant, répond aux besoins de puissance des marchés américains et européens en pleine mutation. La voiture gagne en agrément pour la conduite « grand tourisme », avec un couple généreux à bas régime et une souplesse accrue. En revanche, le V12 accroît le poids sur l’essieu avant et complique la maintenance. Des propriétaires se plaignent de la consommation élevée et de l’encombrement dans le compartiment moteur, où la température monte rapidement. Malgré ces limites, la E-Type V12 marque les esprits par son velouté de fonctionnement et ses accélérations franches, toujours impressionnantes pour l’époque.

Châssis et suspensions : l’héritage de la D-Type adapté à la route

La E-Type adopte une architecture monocoque qui intègre l’habitacle et une partie du plancher comme éléments porteurs. À l’avant, un sous-châssis tubulaire accueille le moteur, la suspension et le train avant. Ce dispositif rappelle la conception de la D-Type de course, avec des triangles superposés et des amortisseurs télescopiques. À l’arrière, la suspension indépendante se compose de deux bras inférieurs, de deux demi-arbres supérieurs et de ressorts hélicoïdaux couplés à des amortisseurs. La présence de freins à disque sur les quatre roues, encore peu courante dans la production de série du début des années 1960, démontre la volonté de Jaguar d’offrir un freinage endurant et progressif.

004 - JAGUAR E-TYPE 3.8 - 1962 - LE MANS CLASSIC 2022 - CIRCUIT LE MANS HISTORIQUE
004 – JAGUAR E-TYPE 3.8 – 1962 – LE MANS CLASSIC 2022 – CIRCUIT LE MANS HISTORIQUE

Sur la route, la E-Type procure un confort supérieur à ce que l’on attend d’une sportive de l’époque. La suspension arrière, bien qu’assez complexe, filtre les irrégularités et maintient les roues en contact avec le sol dans la plupart des situations. La direction, non assistée, exige un certain effort à basse vitesse, surtout sur les versions dotées de pneus plus larges. Toutefois, passé les premiers mètres, elle offre une précision correcte, permettant de ressentir la route.

Le palmarès et les performances en compétition

Bien que la E-Type trouve d’abord sa place sur route, des versions de compétition voient rapidement le jour. Jaguar prépare des variantes « Lightweight E-Type » en 1963, allégées grâce à l’utilisation d’aluminium pour la carrosserie et le bloc moteur. Ces voitures, au nombre d’une douzaine seulement, visent des épreuves d’endurance et des courses GT. Elles se dotent souvent d’une injection mécanique Lucas ou de carburateurs Weber, selon les préférences des équipes.

203 - Jaguar E-Type 3.8 - 1963 - Tour Auto 2023 - Circuit Paul Ricard
203 – Jaguar E-Type 3.8 – 1963 – Tour Auto 2023 – Circuit Paul Ricard

Malgré des qualités intéressantes, la Lightweight E-Type subit la concurrence de la Ferrari 250 GTO et de certaines Shelby Cobra sur les circuits internationaux. Elle obtient toutefois des places d’honneur dans des compétitions britanniques et dans des courses sur route, profitant d’un châssis rigide et d’une puissance accrue. Son palmarès ne peut rivaliser avec celui des D-Type ayant dominé Le Mans quelques années plus tôt, mais la E-Type a tout de même prouvé sa capacité à briller dans des catégories GT. Les engagements privés se multiplient alors, surtout en Angleterre et aux États-Unis, où la voiture jouit d’une popularité certaine.

Les différentes séries et leurs spécificités

L’histoire de la E-Type se découpe en trois grandes « séries » reconnues, même si des sous-variantes viennent parfois brouiller les frontières :

050 - JAGUAR E-TYPE 3.8 - 1963 - LE MANS CLASSIC 2022 - CIRCUIT LE MANS HISTORIQUE
050 – JAGUAR E-TYPE 3.8 – 1963 – LE MANS CLASSIC 2022 – CIRCUIT LE MANS HISTORIQUE
  1. Série 1 (1961-1968)
    • Moteur 3,8 puis 4,2 litres en six-cylindres en ligne.
    • Phares sous plexiglas sur les premiers modèles, puis découvertes pour respecter les normes US.
    • Tableau de bord en aluminium tourné sur les toutes premières versions, plus tard remplacé par un habillage noir.
    • Freins à disque sur les quatre roues, avec une prise d’air frontale relativement étroite.
  2. Série 1,5 (1967-1968)
    • Période de transition, avec des modifications imposées par la législation américaine : modifications des interrupteurs, des optiques de phares, amélioration du refroidissement, etc.
    • Certaines finitions intérieures évoluent, comme les bascules d’interrupteurs rocker switch.
  3. Série 2 (1968-1971)
    • Clignotants plus grands, feux arrière agrandis et déplacés sous le pare-chocs.
    • Modification de la calandre pour améliorer l’admission d’air et le refroidissement.
    • Dépollution accrue sur les versions américaines (carburateurs, réglages moteurs plus stricts).
    • Amélioration de la sécurité intérieure (volant à moyeu plus large, basculeurs différents).
  4. Série 3 (1971-1975)
    • Introduction du V12 de 5,3 litres, développant autour de 272 chevaux selon les réglages (carburateurs Stromberg sur les modèles US, parfois SU ou Zenith ailleurs).
    • Voies élargies, face avant plus imposante, calandre agrandie.
    • Direction assistée de série, boîte automatique en option, et uniquement disponible en coupé 2+2 ou en roadster à empattement long.

Ces évolutions traduisent l’adaptation de Jaguar aux normes de sécurité et d’émissions polluantes, particulièrement sur le marché américain, vital pour la marque. La E-Type « puriste » demeure souvent associée aux premières versions, jugées plus fidèles à la philosophie initiale de légèreté et de design épuré. Néanmoins, la Série 3 séduit ceux qui recherchent un confort accru et la souplesse d’un V12.

Les améliorations au fil du temps

Si la E-Type a connu de multiples déclinaisons, ses bases techniques sont restées inchangées : moteur avant, propulsion, châssis monocoque mixte et freins à disque. Au fil des années, Jaguar a procédé à divers ajustements :

  • Refroidissement et fiabilité moteur : Augmentation de la surface du radiateur, installation de ventilateurs électriques plus performants pour lutter contre la surchauffe chronique dans les embouteillages.
  • Intérieur et sécurité : Passage d’un tableau de bord en alu brut à un habillage plus sobre, ajout de ceintures de sécurité en série dans certains marchés.
  • Émissions polluantes : Adoption de carburateurs plus restrictifs aux États-Unis, ce qui a parfois réduit la puissance disponible.
  • Confort de conduite : Insonorisation renforcée, options de sellerie en cuir plus luxueuses, direction assistée (surtout sur la V12), voire boîte automatique.
463 - JAGUAR E-TYPE 3.8 - 1965 - LE MANS CLASSIC 2022 - CIRCUIT LE MANS HISTORIQUE
463 – JAGUAR E-TYPE 3.8 – 1965 – LE MANS CLASSIC 2022 – CIRCUIT LE MANS HISTORIQUE

Jaguar cherche ainsi à maintenir la E-Type au goût du jour, dans un contexte où les règles d’homologation se durcissent et où la concurrence innove à un rythme soutenu. Malgré ces adaptations, l’essence de la voiture reste tournée vers la performance et le plaisir de conduire.

L’histoire récente et l’utilisation actuelle

La production de la E-Type s’arrête officiellement en 1975, mettant un terme à une carrière d’environ 14 ans et plus de 70 000 exemplaires produits. À cette époque, Jaguar préfère se concentrer sur la XJ-S, un nouveau coupé plus moderne. La E-Type n’en demeure pas moins un objet de culte, rapidement prisé par les collectionneurs dès la fin des années 1970. Sa cote sur le marché de l’occasion grimpe progressivement, portée par la rareté relative de certains modèles (Lightweight, Série 1 3.8, etc.) et par la renommée de Jaguar dans le monde des voitures de sport historiques.

Aujourd’hui, on retrouve de nombreuses E-Type lors de rassemblements automobiles, de ventes aux enchères ou d’événements de véhicules anciens. Des préparateurs spécialisés, comme Eagle ou d’autres ateliers britanniques, proposent des restaurations complètes ou des versions « restomod » qui modernisent la mécanique sans dénaturer l’esthétique. Dans le cadre des courses historiques, il arrive aussi que des E-Type engagées en configuration compétition se mêlent à des plateaux composés de Ferrari, de Cobra ou d’Aston Martin. Les passionnés soulignent souvent la facilité de trouver des pièces détachées, grâce à un réseau d’artisans et de spécialistes Jaguar encore très actif.

En parallèle, Jaguar Classic, la branche « héritage » du constructeur, a même relancé la production de quelques Lightweight E-Type « continuation », en s’appuyant sur des châssis numérotés mais non finalisés à l’époque. Ces exemplaires, assemblés à la main, respectent le plus fidèlement possible les spécifications originales de 1963 (carrosserie en aluminium, pièces moteur spécifiques). Le prix s’envole naturellement, mais cette initiative témoigne de l’engouement persistant pour la E-Type et de la volonté de Jaguar de cultiver ce patrimoine.


La Jaguar E-Type incarne donc la rencontre entre l’héritage sportif de la marque, forgé par les C-Type et D-Type, et une démarche d’innovation stylistique et technique. Introduite en 1961, elle a séduit par son allure aérodynamique, ses performances de premier ordre et un prix plus modéré que celui de concurrentes prestigieuses. Les améliorations successives (passage de 3,8 à 4,2 litres, puis ajout du V12, modifications de design, élargissement des voies, etc.) révèlent l’adaptabilité de ce modèle à plus d’une décennie d’évolutions de réglementation et de marché. Son palmarès en compétition reste moins étoffé que celui de certaines rivales, mais elle a su s’y illustrer suffisamment pour asseoir sa réputation.

382 - JAGUAR - E-TYPE 3.8 - 1961 - LE MANS CLASSIC 2023 - PLATEAU 3
382 – JAGUAR – E-TYPE 3.8 – 1961 – LE MANS CLASSIC 2023 – PLATEAU 3

Aujourd’hui, la E-Type demeure un symbole de l’automobile des années 1960-1970, célébrée pour l’équilibre entre esthétisme, puissance et confort. Les collectionneurs l’apprécient pour son tempérament de Grand Tourisme et sa capacité à offrir une expérience de conduite vivante. Les restaurations et préparations « restomod » prouvent la modernité relative de sa conception, qui continue de séduire plus de cinquante ans après son lancement. En définitive, la Jaguar E-Type reste une pièce maîtresse de l’histoire automobile, portant haut les couleurs de l’ingénierie britannique et rappelant ce que peut accomplir un constructeur quand il met l’accent sur l’innovation et la passion pour la vitesse.

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *